COUPABLE EN SOI (Kafka)
vendredi 26 novembre 2004.Le « Coupable en soi »
Extrait du Procès de Franz Kafka, Traduit de l’allemand par Alexandre Vialatte. Ed. Gallimard, 252-254.
« Tu es Joseph, K. ? » dit l’abbé. - « Oui », dit K… en songeant avec quelle franchise il prononçait autrefois son nom. Depuis quelque temps, au contraire, ce lui était un vrai supplice ; et maintenant, tout le monde savait ce nom. Qu’il était beau de n’être connu qu’une fois qu’on s’était présenté ! « Tu es accusé », dit l’abbé, d’une voix extrêmement basse. - « Oui, dit K.., on m’en a prévenu. » « Alors, tu es celui que je cherche, dit l’abbé. Je suis l’aumônier de la prison. » « Ah ! bien », dit K. « Je t’ai fait venir ici, dit l’abbé, pour te parler. » « Je ne le savais pas, dit K. J’étais venu pour montrer la cathédrale à un Italien. » « Laisse là l’accessoire, dit l’abbé. Que tiens-tu dans ta main ? Est-ce un livre de prières ? » « Non, c’est un album des curiosités de la ville. » « Lâche-le », lui dit l’abbé. K le jeta si violemment qu’il se déchira en claquant, et roula sur le sol. « Sais-tu que ton procès va mal ? » demanda l’abbé. « C’est bien ce qu’il me semble, dit K. - Je me suis donné beaucoup de mal, mais jusqu’ici sans résultat : à vrai dire, ma requête n’est pas encore terminée. » « Comment penses-tu que cela finira ? » demanda l’abbé. « Autrefois, je pensais que mon procès finirait bien, mais maintenant, j’en doute parfois. Je ne sais pas comment il finira. Le sais-tu, toi ? » « Non, dit l’abbé, mais je crains qu’il ne finisse mal. Ton procès ne sortira peut-être pas du ressort d’un petit tribunal. Pour le moment, on considère du moins ta faute comme prouvée. » « Mais je ne suis pas coupable ! dit K.., c’est une erreur. D’ailleurs, comment un homme peut-il être coupable ? Nous sommes tous des hommes ici, l’un comme l’autre. » « C’est juste, répondit l’abbé, mais c’est ainsi que parlent les coupables. »
(Franz Kafka, Le Procès, trad de l’allemand par A. Vialatte, éd Gallimard, 252-254).