Chaïm Soutine (Smilovichi 1893- Paris 1943)
La construction d’un artiste singulier
mardi 6 mars 2007.
Vous pouvez voir à Paris sur les cimaises du musée de l’Orangerie depuis peu une série de toiles de Chaïm Soutine, il y est exposé à côté de Maurice Utrillo. Les liens entre ces deux artistes sont passionnants à explorer…allez-y et laissez vous transporter et pénetrer !
Dramatisation biographique, valorisation artistique. Le petit Chaïm, jeune juif immigré, devient Soutine, grand Peintre Maudit du début du XX° siècle.
C’est tout d’abord par le récit de sa vie que la singularité de Soutine a commencé à se construire. Par une étude comparative des différentes versions de sa biographie, les historiens de l’art ont décri Soutine comme un enfant ayant été touché très jeune par la vocation de la peinture dans un milieu qui lui était hostile. Dans son petit shtetl lituanien était interdit toute représentation comme le dicte la loi mosaïque. Il quitta tout pour s’adonner à son art. Il arriva à Paris, laissant dans l’ombre ses racines. Cette dimension sacrificielle va lui donner une aura mystique, contribuer à sa singularisation.
Son mutisme, les témoignages ambigus sur une personnalité complexe vont interpeller l’imagination des historiens d’art et ainsi dans un même mouvement alimenter sa légende. La considération de personnage Soutine est un échelon majeur dans la construction de la singularité.
Quand il est question de sa peinture, sa puissance toute personnelle, venue des entrailles de l’homme intrigue, interroge. Pour passer à la postérité, pour être considéré comme un grand artiste, Soutine doit trouver une place dans l’histoire de l’art. La construction de sa singularité artistique a été forgée par de multiples et diverses comparaisons faites entre ses œuvres et celles d’artistes antérieurs à lui ou contemporains. Elles n’ont pas affaibli l’originalité de ses créations bien au contraire. Elles nous aident à mieux regarder l’œuvre de Soutine, à se pencher sur ses maîtres et sur l’enseignement que Soutine a tiré de leur peinture pour construire la sienne. Ce sont des artistes comme Rembrandt, Courbet, Bonnard, découverts au Louvre, qui l’ont aidé à trouver la voie de son art. Les historiens de l’art ont tenté d’inscrire Soutine dans une lignée ou dans un mouvement comme l’expressionnisme. Cependant cette tentative de rattachement à un mouvement va demeurer floue, ce qui révèle l’originalité de son travail. En effet, l’art de Soutine s’est développé en dehors des mouvements de son temps, il l’a fait pour lui et non pour le public ou le marché. Il y a mis tout son être, chaque touche étant comme une confession, comme un don de soi. Il est unique, inimitable, inclassable. Si sa peinture nous émeut autant encore aujourd’hui c’est parce qu’elle touche à l’universalité. Tout en étant l’expression d’une individualité propre, une œuvre toute personnelle, elle réveille en nous nos douleurs, nos violences intérieures, nos pulsions.
La singularité de Soutine a plusieurs visages. Il me semble important d’évoquer ici le visage américain de sa singularité. Un ouvrage paru il y a peu de temps intitulé « The impact of Chaïm Soutine », nous montre quelle importance l’art de Soutine a eu sur une jeune génération de peintres américains. La lecture trans-atlantique de Soutine s’est faite sans la présence de l’homme lui-même, sans toute cette mythologie qui entoure l’artiste maudit. Les américains ont pris ses œuvres pour elles-mêmes, d’un point de vue strictement plastique. Soutine est considéré là bas comme un « prophète ». Beaucoup de critiques et d’artistes outre atlantique se sont intéressés à lui le voyant comme le partisan du nouvel expressionnisme d’après guerre. Il est le peintre annonciateur de l’expressionnisme abstrait. Les jeunes artistes américains se penchent surtout sur les qualités formelles de son œuvre, son traitement de la matière, comment il s’est battu avec elle, comment il a péniblement étiré ses écheveaux de pigments sur la toile, comment il s’est confronté à elle avec tout son corps et sa puissance dans le moment enthousiaste de la création. Pollock et De Kooning par exemple revendique une certaine filiation avec les œuvres de Chaïm Soutine. Apres avoir été un artiste majeur de l’école de Paris, Soutine devient l’inspirateur de l’école de New York.
Soutine Artiste Maudit, Soutine Expressionniste, Soutine Prophète. C’est un artiste aux multiples visages dont la forte singularité lui donne une place majeure et unique au sein de l’histoire de l’art.
Sophie A.
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