L’indissociable histoire du Camp des Mazures et de 3 Justes parmi les Nations.
Un faux trafiquant, un vrai résistant.
Les Ardennes de France, été 1943. Des gendarmes arrêtent pour le contrôler un camion venant de quitter la commune de Château-Porcien. Au volant : Emile Fontaine de la coopérative agricole d’Aubenton (Aisne) à laquelle appartient d’ailleurs le véhicule.
A l’arrière : des denrées alimentaires.
Emile Fontaine va se retrouver derrière les barreaux de la prison de Rethel. Pour marché noir. Le 12 juillet 1943, il y signe une première lettre (de plus de trois pages) à ses "bien chers tous" :
"Comme le Maréchal, je déclare qu’il faut être des hommes "virils", que pour cette raison, à l’avenir, la canne ne sera plus considérée comme instrument servant à soutenir la vieillesse, mais uniquement pour marquer l’élégance et la souplesse, le tremblement de la voix dans les discours non comme un signe de décrépitude mais simplement une marque d’ (mot illisible) envers le bon peuple."
Cet humour mordant et anti-vichyste alors que son auteur n’ignore pas que le courrier de la prison est évidemment lu par ses geoliers, ce moral intact ne sont pas ceux d’un trafiquant de marché noir guidé par l’appât du gain et qui va se trouver frappé par la justice !
Et de fait, depuis 1941, Emile Fontaine est entré en résistance sous le pseudo de "Tanguy" (ministre du Front populaire). Il appartint au réseau d’Adrien Fournaise, lequel réseau OCM couvre les secteurs de Rumigny, de Signy l’Abbaye, d’Aubenton et de Rozoy (Ardennes et Aisne). Hélas, fin 1942, Adrien Fournaise fut dénoncé et déporté sans retour. Sa succession échut à Emile Fontaine qui trouva en "Georges" H. Lallement un second de valeur.
1943 : le réseau cache au maquis des réfractaires au STO mais abrite aussi des aviateurs alliés abattus en mission sur les pays occupés et qu’il faut faire retourner en Angleterre. D’où la nécessité de les ravitailler sans mettre les paysans ardennais en coupe réglée. Voilà pourquoi Emile Fontaine partit enivrer le chef de la colonie agricole de la WOL à Château-Porcien pour ensuite lui dérober les denrées alimentaires saisies par les gendarmes. A ces derniers, impossible de dire la vérité. Emile Fontaine préfère se laisser accuser du délit de marché noir.
Le tribunal le condamne à une peine d’au moins cinq mois, à accomplir sous forme de travaux forcés au Camp des Mazures. Cet internement provoque une découverte de l’intérieur : le Camp se révèle être à l’origine un Judenlager dans lequel il est d’ailleurs strictement interdit de tenter d’entrer en contact avec les Juifs. Autant dire sans plus tarder qu’au contraire, Emile Fontaine va tout faire pour savoir et comprendre depuis quand ce Camp a été ouvert et pourquoi des Juifs s’y retrouvent derrière des barbelés de 2 mètres de haut.
Le Judenlager des Mazures.
Ce camp remonte au 18 juillet 1942. A 6 heures du matin, 288 Juifs d’Anvers, deuxième ville de Belgique, première de Flandres, sont embarqués dans un convoi partant pour Bruxelles. Là, second train vers Namur, la frontière française à Givet et terminus à Revin. La population ardennaise, plus de 60 ans après, a gardé le souvenir de ce seul convoi débarquant autant d’hommes marqués de l’étoile de David et qui, encadrés par les uniformes verts, entament la montée de 4 km conduisant sur la route de Renwez vers Les Mazures.
En Belgique, tous ces Juifs ont été déclarés "associaux" par ordonnance allemande. Comprenez qu’ils ont été privés de leurs activités professionnelles et de toute converture sociale. L’Organisation Todt ayant sollicité de la main d’oeuvre non protégée , le Haut commandement allemand de Bruxelles lui détacha plus de 2.250 Juifs dont les 288 des Mazures (les autres étant envoyés en 7 convois dans le Boulonnais pour la construction du Mur de l’Atlantique). Sans la moindre opposition des autorités belges...
Aux Mazures, les 288 porteurs d’étoile vont devoir construire leur propre camp. Selon le "Rapport 31 au Gouvernement belge" :
"Le travail forcé durait sur 10 à 12 heures par jour, avec une pose d’une heure à midi. Ce travail couvrait toute la semaine à l’exception du dimanche après-midi.
Les détenus se retrouvèrent bûcherons, terrassiers, concasseurs, scieurs, transporteurs, fabricants de charbon de bois."
Avec des humiliations, des punitions qui sont autant d’atteintes à la dignité humaine :
"Des corvées furent irrégulièrement imposées avant ou après les heures de travail, des fois en pleine nuit, ainsi que des dimanche après-midi...En position assise, les bras étendus raides, sauter sur commandement ; ceux qui s’exécutèrent mal...furent battus... Rouler et ramper, des fois même dans la boue... Marcher au pas, les genoux fort levés, puis raides, au trot, ensuite courir au pas de course et ce à l’improviste... Porter des traverses (de chemin de fer decauville) à longues distances à travers des obstacles, sans utilité... A la question : « Wehr is müde ? » (qui est fatigué ?) les exercices redoublèrent..." (Rapport de Vital Lieberman au Gouvernement belge, mai 1970).
Si Les Mazures servent de cadre à une exploitation du travail forcé de Juifs, ceux-ci s’y trouvent aussi dans une antichambre d’Auschwitz. En effet, à peine la construction du Judenlager est-elle achevée que la nuit des 23-24 octobre 1942, un appel s’y déroule pour séparer les déportés entre une majorité (les non Belges, ceux qui n’ont pas épousé une Belge et/ou une aryenne...) et un groupe qui reste sur place, perplexe. Le 24, la majorité est reconduite vers la caserne Dossin de Malines, centre de rassemblement de Belgique pour les déportations vers Auschwitz. Et de fait, ces Anversois venant des Mazures sont aussitôt inclus dans le Convoi XV partant le jour même vers pitchipoï.
L’extermination des Juifs a reçu ainsi la priorité sur les besoins économiques de l’OT. Celle-ci, pour Les Mazures, reçut néanmoins en compensation des prisonniers de guerre français (mais des troupes coloniales) ainsi que des droits communs. D’où la découverte par Emile Fontaine de ce lieu de souffrances qui garde son appellation de Judenlager. Malgré l’interdiction de communiquer avec les Juifs, Emile Fontaine va leur laisser ses coordonnées et leur promettre une aide totale en cas d’évasion. Lui-même retrouve la liberté avant fin 1943.
3 Justes : Emile Fontaine, Annette et Camille Pierron.
22 évasions seront réussies. Mais seulement 4 au départ du Camp même. Presque toutes se situent dans le contexte de sa fermeture. En effet, le 4 janvier, un garde allemand prévient le kommando descendu des Mazures à la gare de Revin pour y charger le charbon de bois fabriqué au Judenlager. Il le prévient que le lendemain, il sera trop tard pour eux. Tous les six vont recevoir l’aide du chef de gare, Léon Devingt, et être conduits sains et saufs en Belgique par la résistance.
Au soir du 4, les Juifs des Mazures sont consignés dans leurs baraques. Le 5 tôt matin, des camions les descendent à la gare de Charleville. Un convoi de wagons à bestiaux va partir pour Drancy avec des Juifs raflés dans les Ardennes et d’autres mis au travail dans des colonies agricoles de la WOL.
Aussitôt, deux "Mazurois" s’enfuient séparément avant que ne se referment les wagons : Josef Peretz qui retournera demander de l’aide au chef de gare de Revin et Nathan Szuster qui fera appel à Emile Fontaine.
Parti pour sa funeste destination, le convoi s’arrête en gare de triage d’Amagne-Lucquy. Un cheminot en profite pour débloquer le système de fermeture extérieure de l’un des wagons. Le hasard voulut que ce soit celui de Juifs des Mazures. Reparti vers Reims puis Le Bourget-Drancy, le train ralentit très fortement pour franchir l’Aisne à Sault-lès-Rethel. Dix "Mazurois" n’hésitent pas à en sauter. Eux aussi n’ont pas oublié la promesse d’Emile Fontaine. Celui-ci l’honorera en les prenant en charge (logement, nourriture, papiers, tranferts...).
En ce début 1944, sa compagne, Annette Pierron est enceinte. Elle a rejoint sa mère, Camille Pierron, en sa ferme de Buirefontaine à Aubenton. Ce sera l’un des points de chute des évadés répartis dans la région. Tous les dix connaîtront la libération. Malheureusement, le 30 mars 1944, la Gestapo tend à un piège à Emile Fontaine (sans lien avec les évasions des Juifs des Mazures). Il tombera l’arme à la main sur la route d’Aubenton vers Besmont.
En 1946 déjà, douze déportés des Mazures apposèrent une plaque d’hommage en la Mairie d’Aubenton :
"A Emile Fontaine, âme de la Résistance ardennaise qui nous soutint et nous sauva sous l’oppression allemande. Il se sacrifia glorieusement pour les survivants. Ses camarades israélites belges du camp de concentration des Mazures."
Suivent les noms de : Aron Léopold, Casseres Abraham, Grün Henri, Kogel Charles et Salomon, Lemer Salomon, Lieberman Vital, Liwschitz Jacob, Reicher Henri, Springer Siegfried, Stockfeder David, Szuster Nathan.
En 2006, sur base d’un dossier porté par l’Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures (présidée par Yaël Reicher, fille de l’un des évadés), Yad Vashem a reconnu Emile Fontaine, sa compagne Annette Pierron et la mère de celle-ci, Camille Pierron, comme Justes parmi les Nations pour avoir sauvé ces Anversois ayant refusé de se laisser conduire à la mort.
Ces trois Justes seront honorés à Paris, à l’Assemblée nationale, le 3 décembre 2007.
Une dernière précision : si sur les 288 Juifs des Mazures, 22 réussirent à s’évader, 239 périrent à Auschwitz ou dans d’autres camps de la mort et seuls 27 y survécurent.
Cérémonie de remise des médailles et des diplômes de Justes :
Assemblée nationale, le 3 décembre 2007 à 18h
en présence du Président de l’Assemblée, Bernard Acoyer,
de l’Ambassadeur d’Israël, SE Daniel Shek,
du Président du Comité français pour Yad Vashem, le Dr Richard Prasquier,
du Président de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, David de Rothschild,
de la Présidente de l’Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures, Yaël Reicher.
Recherches et dossiers : Jean-Emile Andreux.
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