samedi 13 septembre 2008
à 23h35, par Olivier Salazar-Ferrer
En tant qu’auteur de l’adaptation de la pièce, je suis heureux de donner une description du spectacle qui a eu lieu en Avignon. Je connaissais le texte et rien n’est plus difficile que de surprendre celui qui le connaît par coeur. D’où mon heureuse surprise, mon émotion, précisément à entrer dans le temps magique de la représentation par lequel le temps objectif n’existe plus. Yves Sauton a livré une mise en scène très rythmée, avec des voix contrastées qui justement évitent la monotonie d’un monologue. La flûte traversière de Jean Cohen Solal, véritable maître de l’esprit et du vent, a trouvé son plein accord avec le poème : modulée, tantôt surgissant des ténèbres, tantôt lumineuse et aérienne, elle met en relief les voix, leur donne une ampleur. et le visage du musicien, comme un oiseau nocturne posé sur la scène, était lui-même un pôle magnétique. Cette musique fluide comme le temps répondait parfaitement à la métaphore du fleuve qui porte le poème. L’occupation de l’espace scénique lui-même était très modulée : danses, prostrations des corps, rencontres muettes et dramatiques avec les marionnettes, surgissements des ombres, immobilité hiératique puis vitesse des déplacements, l’espace a été exploité avec beaucoup de diversité et de sens. Les jeux de Geneviève Mancino et Manuelle Molinas s’inscrivent dans cette gestuelle dramatique avec expressivité et complicité. Yves Sauton comédien nous a donné un registre plus intime, en lequel je retrouve la détermination chuchotée, implacable, farouche d’un poète traqué puis assassiné à Auschwitz. Le jeu avec les marionnettes est une heureuse trouvaille car le coeur de l’oeuvre fondanienne réside dans une méditation sur le "mal des fantômes", c’est-à-dire sur la déshumanisation des individus, transformés en ombres de l’histoire : anonymat, oubli, mépris les ont refoulés et condamnés à n’être plus que des ombres ou des souvenirs d’eux-mêmes. Il fallait trouver trouver une expression purement théâtrale à cette pensée abstraite, et elle fut trouvée dans ce dialogue scénique du personnage avec une marionnette surgissant d’un voile et disparaissant aussitôt dans le néant. Tout cela fait de la mise en scène un pari gagné, à mon avis, car "L’Exode" est un voyage intérieur, un questionnement dramatique sur le sens de l’Exode éternel de l’homme dans sa condition terrestre. Quelques mots encore sur l’oeuvre : c’est un poème qui fut écrit de 1934 à 1942 par Benjamin Fondane (1898-1944), qui constitue un cri d’exil à la fois mmétaphysique et historique. Le poète interroge l’errance infinie du peuple juif, et le désastre historique, mais au-delà, l’errance existentielle de tous les hommes, dans un siècle marqué par la mort de Dieu. Cette progression en spirale, de la voix qui surgit de l’indistinct originel vers l’histoire biblique, puis vers le présent historique d’un poète juif traqué affrontant l’histoire et toute sa violence, criant, interrogeant, témoignant, avec toute la richesse du texte poétique, je l’ai retrouvée dans cette mise en scène, qui, à mon sens, ne prédispose guère à une impression de "lenteur". Fondane dans une posface avait tenu à souligner la diversité formelle des textes qui elle-même a été conservée et qui empêche toute répétition dans la forme même. L’Exode babylonien, la sortie d’Egypte, l’exode des français de 1940 se superposent pour constituer un question brûlante : l’histoire se répète, les fuites, les départs, les déracinements se superposent, et le poète interroge son chant même : comment chanter sur la terre devenue étrangère ? Comment chanter dans la violence de l’histoire ? Le poète qui termine ce poème à été prisonnier, il a traversé les foules de l’Exode et se retrouve traqué dans le paris de L’Occupation. La célèbre "Préface en prose" qui achève la pièce éclaire rétrospectivement son sens : l’attestation d’un visage d’homme dans une période de persécution et de déshumanisation.
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