"La forme et le contenu dans l’art juif"

(Extraits) de Ernest Namenyi
mardi 14 décembre 2004
par Nadia Darmon.H
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LA FORME ET LE CONTENU de l’art juif II

Extrait de l’Esprit de l’Art juif De Ernest Namenyi, Les Editions de Minuit, (1957) -

« La culture juive, depuis la dispersion, a toujours eu deux composantes, dont l’étude s’impose, naturellement, à qui veut embrasser l’histoire de l’art juif pendant des siècles.

La première est déterminée par l’ambiance différente à laquelle, comme minorité, les Juifs sont soumis, au milieu des peuples. La deuxième, c’est au contraire leur part spécifiquement juive, persistante, inaltérable, capable de résister aux civilisations qui l’enveloppent.

Dans tous les temps et tous les lieux, les formes et les styles des civilisations au sein desquelles vivaient les Juifs marquèrent les œuvres de leurs artistes. Aux temps des rois, les formes de l’art d’Israël étaient déjà celles du Proche-Orient. Les ivoires provenant du palais du Roi Ahab (876-853 avant notre ère) à Samarie, montrent l’influence de l’art phénicien et des éléments égyptiens, syro-hittites et assyriens. Et la brillante époque hellénistique, sur combien de monuments en voyons-nous le reflet ! De la culture alexandrine est sortie la civilisation gréco-sémitique mésopotamienne avec ses éléments parthes. Les peintures de Doura nous en donnent témoignage. Les artistes de Doura-Europos connaissent l’art grec ; leurs maîtres étaient même probablement des peintres grecs. Les peintres de Doura qui ont signé leurs œuvres furent, tous sans exception, des sémites, sans doute aussi des Juifs. En tous cas, ils étaient imprégnés de l’atmosphère artistique de l’hellénisme ; leur art dérivait de l’art gréco-syrien de l’époque. Ils en ont, cependant, complètement changé la technique et les sujets. Les plis des costumes des personnages portant des vêtements grecs sont schématisés ; ils sont linéaires ; leurs costumes ne s’ajustent pas à des corps ; ils n’ont pas d’épaisseur, pas de relief. L’aspect général des figures s’inspire des œuvres grecques, mais ce ne sont que des survivances, des éléments étrangers qui ne s’harmonisent pas avec l’ensemble. Il s’agit plus de vérisme oriental que de plasticité grecque. La peinture n’a que deux dimensions. Les accessoires, les costumes prennent toute l’importance. L’intention n’étant pas de propager la majesté, la puissance d’une personne, mais de faire ressentir l’autorité d’une abstraction, de la volonté divine, le caractère hiératique devait trouver son contrepoids. Ce n’est pas uniquement de l’art grec simplifié et barbarisé. Ce n’est pas manque de savoir si les artistes de Doura diffèrent de leurs maîtres grecs ; volontairement, ils se refusent à l’esprit grec. L’élément hellénique se voit sans doute dans ces peintures, mais il ne les domine pas .

De même, dans les pays islamiques, les Juifs acceptèrent les lignes de l’art musulman. Son influence resta prépondérante pendant des siècles chez les séphardis . On peut la suivre parallèlement à celle des formes romanes, gothiques, de la Renaissance et du baroque. L’art folklorique des pays de l’est de l’Europe se retrouve fortement chez les Juifs de Pologne et de Russie. Jamais de cloison étanche entre la culture juive et les civilisations environnantes. La création artistique étant affaire non de raison mais d’intuition, elle suscite dans l’art juif maints rapprochements mais, au même moment, maintes métamorphoses. Malheureusement, les persécutions, en provoquant des déplantations et des transplantations brusques dans des foyers de civilisations extrêmement diverses, chacune d’elles laisse, en hâte, sa trace sur des œuvres que les migrations anéantissent en grande partie, puis dont l’intolérance iconoclaste des rabbins détruit presque tout le reste.

Les découvertes archéologiques du dernier demi-siècle ont mis à jour des œuvres du III° et du IV° siècle de notre ère. Avec les monuments du Moyen Age et les œuvres des Temps Modernes, cela forme, maintenant un enchaînement parfaitement reconnaissable et lisible. Pays d’Islam, milieu hellénistique et occidental, tous les changements, tous les échanges, dans les conceptions de l’art, sont là. Des périodes de large complaisance alternent avec des iconoclasmes farouches.

Aux III°-IV°-V° siècles, l’art figuratif est admis ; mais les deux siècles suivants en détruisent les manifestations. Alors, l’art juif se réfugie dans les ornements de l’art musulman, dans son raffinement mystique, son harmonie abstraite, sa richesse rituelle. L’enluminure non figurative des manuscrits de cette époque réussit à s’accorder parfaitement avec la pieuse humilité du texte. Les enlumineurs hébraïques de l’Italie des XV° et XVI° siècles pouvaient disposer des riches possibilités que la Renaissance mettait à leur portée et ils y puisèrent à deux mains, mais sans sacrifier les arabesques dont l’usage leur venait des pays islamiques. Ils accouplèrent savamment ces deux éléments, dotant, par cet harmonieux assemblage, le livre hébreu de la Renaissance, d’une beauté incomparable qui ne nuisait pas à la dévotion et ne détournait pas du rayonnement spirituel. Un des modèles de cet art est la magnifique Bible du XV° siècle à la Bibliothèque Nationale de Paris (Hébr.15), dont la somptueuse décoration Renaissance s’allie à des constructions géométriques et des arabesques dont la plénitude relève de l’abstraction la plus pure.

Un autre monument apporte son témoignage à deux siècles de distance de Doura : les mosaïques de la synagogue de Beth Alpha subsistent en Israël même. On a découvert en 1928, dans la vallée d’Esdraelon les ruines de cette synagogue du début du VI° siècle. De même que les peintures de Doura avaient dû leur salut aux mesures de défense prises contre les Parthes, c’est également une circonstance fortuite, un tremblement de terre, qui a sauvé de la fureur iconoclaste les mosaïques de Beth Alpha. Elles furent ensevelies sous les murs effondrés de la maison de prières. Grâce aux unes et aux autres nous sommes en mesure de reconstituer les œuvres d’art mutilées en d’autres synagogues. En même temps nous possédons la clé permettant l’interprétation de créations ultérieures. En regardant s’éployer, lumineux, le panorama des œuvres d’art juives, pendant des siècles, on ne saurait trop répéter la chance, le bonheur que représentent les peintures de Doura et les mosaïques de Beth Alpha pour en embrasser la portée. On se rend mieux compte de ce que fut l’inspiration d’Israël ayant pour axe la croyance à l’élection du peuple, la loi révélée, le Messianisme. Il était naturel que l’art cherchât, sans cesse, à en refléter l’ampleur, le retentissement universel, hors des sujets restreints et des figurations trop intimes. Depuis le retour de l’exil babylonien, les barrières élevées autour de la Loi frappaient de malédiction l’art figuratif. Philon écrit que Moïse « a banni de sa cité les arts élégants de la peinture et de la sculpture parce qu’ils corrompent la vérité par des mensonges et qu’ils insinuent par les yeux la tromperie et l’erreur dans les âmes crédules » .

Il en fut ainsi au temps de Jésus quoique, au 1er siècle, Rabban Gamliel ait toléré et sans doute possédé des images. Il faut noter qu’une tendance moins stricte s’était fait jour, proscrivant les idoles, mais n’interdisant pas toute image. On le voit dans les synagogues galiléennes du III° siècle. Le patriarche Juda 1er au II° siècle, Rab et Samuel au III° siècle, les passages du Targum palestinien du IV° siècle ne jettent l’anathème que sur les statues. Rabbi Johanan bar Nappaha (Amora palestinien, de seconde génération mort en 279), Rabbi Abbun au IV° siècle , n’excluent pas les mosaïques et les peintures des synagogues, à condition qu’elles ne figurent ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles. Mais, défense absolue d’aucun travail en ronde bosse

Du 1er au III° siècle, l’art chrétien reste aussi symbolique. Ce n’est qu’au IV° siècle que le décor historique et monumental se plaça au premier plan . Après les rigueurs puritaines des sombres époques qui suivirent, on ne laissa subsister, à Capharnaüm par exemple, que l’ornementation florale ; à Noarah, on fit disparaître toutes les ressemblances d’hommes et d’animaux.

C’est alors que s’aggrava le schisme artistique entre l’Eglise chrétienne et le Judaïsme.

Ensuite les querelles iconoclastes renaissantes provoquèrent dans l’Eglise, aux IX° et X° siècles, par souci de diversion, un soin spécial des attributs de la liturgie. Les admirables miniatures bibliques de Salomo Halevi Barbuyah trouvées au Gheniza de Fostat sont datées de 930. Elles représentent les attributs du Temple dans un style islamique.

Mais, à partir de 842, les saintes images furent replacées à Sainte-Sophie et, depuis lors, l’Eglise ne s’est plus jamais prononcée contre les images. En dehors du mouvement de Savonarole, il n’y a que celui de la Réforme qui ait été nettement hostile à la figuration artistique.

Dans le Judaïsme, au contraire de l’opinion généralement répandue, la question en somme n’a jamais été définitivement tranchée ; elle est toujours demeurée en suspens et controversée. Maïmonide avait pris l’habitude de fermer les yeux pendant la prière pour que son attention ne fût pas distraite par les tapisseries de la synagogue où étaient reproduites sans doute des animaux et oiseaux. Les « judaïca vela » fabriquées par les Juifs d’Alexandrie, du II° au V° siècle, étaient probablement tendues dans les synagogues sur le mur orienté vers Jérusalem. Au XV° siècle, sur des Paroheth , on voyait Moïse recevant les Tables de la Loi. Au XII°siècle, R. Eliakim ben Joseph vitupère les vitraux peints de la synagogue de Cologne.

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Moïse recevant la Loi
Mahsor de 1450. Bibliothèque Palatine de Parme. De Rossi N°2.895 (D’après Munkkacsi : Miniatürmüvészet Italia Könyvtaraibau. Pl. XXIV)

D’autres autorités rabbiniques s’opposèrent à ce que des animaux fussent figurés dans les synagogues de Bonn et de Meissen . Au XIII° siècle, à son tour, Rabbi Meir de Rothenburg réprouva les miniaturistes animaliers des Mahzors ; ces enluminures détournaient de la prière. Toutefois, nous le répétons, seuls les ouvrages en ronde bosse étaient formellement condamnés au nom des lois rabbiniques.Après le XIII° siècle, on trouve souvent des manuscrits juifs dans les pays de l’Ouest avec des enluminures à figures humaines. La ronde bosse devait enfin trouver grâce et droit d’expression. Un buste, celui du « Portugais » d’Amsterdam, le baron Antonio Lopez Suasso d’Amsterdam. Mais ce n’est qu’un siècle plus tard, en 1785, que pour la première fois un juif attaché aux traditions, Moïse Mendelssohn, admit que son buste fût sculpté de son vivant (par P.A. Tassaert). Au XIX°siècle, on vit encore la résistance de l’autorité rabbinique de stricte observance. Moïse Sopher, de Presbourg, exige d’un jeune sculpteur, Joseph Engel, devenu célèbre, qu’il mutile les visages humains sculptés par lui. On voit donc que le débat, avec des alternatives se balançant et se corrigeant sans cesse, ne reçut en somme, de siècle en siècle, aucune conclusion absolue. En aura-t-il jamais ? Quelle autorité oserait essayer d’en imposer une quand, de plus en plus, la création artistique s’amplifie, à l’unisson de la musique, pour répondre à l’un des penchants et des goûts les plus accentués de l’humanité moderne ? Tandis que la décoration ornementale accompagne et agrémente la solennité des rites, rehausse, par ses parures, le caractère sacré des textes, on s’accoutume à l’illustration figurative pour mieux révéler le sens de certains actes, pour associer à certains événements l’image d’une personne, sa physionomie, ses traits. Il ne s’agit nullement de simplement plaire et séduire : les textes bibliques et liturgiques ne sont pas mis à l’arrière- plan. Il ne s’agit même pas de les éclairer, de les rendre visuellement plus intelligibles, mais de saisir le retentissement d’une pensée personnelle appliquée à tel fait, à telle cérémonie ; ainsi elle devient le reflet de l’évolution spirituelle de tout un groupe, de la classe sociale entière qui l’a vue naître. L’ensemble des illustrations et des ornements se complétant met en relief les vérités ressenties en commun, les croyances en leur présence.

Par là, l’art juif apparaît comme le miroir de l’âme juive dans ses variations à travers les époques. A des périodes mystiques, pénétrées de dévotion liturgique, succèdent des temps rationnels où l’on scrute et suit, pas à pas, les événements de l’Ecriture, attestation des directions de la volonté divine, des relations entre les hommes et Dieu, du rôle d’Israël dans le Devenir de l’humanité et des individus. Historiquement, ressortent les vérités qui constituent l’héritage de la postérité d’Abraham. De quelque époque qu’il s’agisse, celle-ci repose sur des principes fondamentaux, sur des idées maîtresses qui constituent l’essence permanente du Judaïsme. C’est la mission et le privilège de l’art juif, à travers les jeux et l’enlacement de toutes ses formes, déterminées par l’époque et l’ambiance, de révéler les « constantes » liées à cette essence. » Ernest Namenyi, l’Esprit de l’art juif, éditions de Minuit.

Voir l’article 138 :"l’esprit de l’art juif"



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