De l’extermination du Peuple Herero à la Shoah
"Noirs dans les camps nazis"
Critique du livre de Serge Bilé, éd. Le Serpent à Plumes.
jeudi 12 mai 2005.
Des "Noirs" furent pris dans les nasses des lois racistes de Vichy et en Allemagne, subirent la déportation. Furent-ils oubliés de la mémoire ? Serge Bilé fait acte de justice en restaurant cette mémoire.
« Noirs dans les Camps Nazis » De Serge Bilé, Vient de paraître aux éditions le Serpent à Plumes
C’est toujours primordial de mettre l’accent sur le point d’origine d’un événement qui va faire basculer la civilisation dans l’horreur, Serge Bilé [1] rappelle dans son opuscule l’épisode de la colonisation de la Namibie par les Allemands en 1870, qui s’illustrera par la réduction en esclavage de la population composées de plusieurs ethnies, à des fins d’exploitation des gisements de minerais précieux, et la décision d’exterminer le peuple Herero qui se rebella en 1904 [2] : "Toute notre docilité et notre patience envers les Allemands ne nous servent à rien, car chaque jour ils nous fusillent pour rien(…)"]] et infligea aux Allemands quelques pertes en hommes et en matériels, une humiliation que les Herero vont payer très cher, puisque Von Trotha "lance dès le 2 octobre 1904, aussi incroyable que cela puisse paraître, un ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl) à l’encontre des Herero ["(..) Tout Herero aperçu à l’intérieur des frontières allemandes (namibiennes) avec ou sans arme, avec ou sans bétail, sera abattu. Je n’accepte aucune femme ni aucun enfant. Ils doivent partir ou mourir. Il n’y aura aucun prisonnier mâle. Tous seront fusillés. Telle est ma décision pour les Herero."(Tristan Mendès-France, "Le Massacre des Herero de Namibie, ProChoix n°19, 2001. Notes de Serge Bilé.]].
En général, le traitement que subissent les populations colonisées est le misérable reflet des philosophies et des connaissances anthropologiques (toujours limitées) qui s’attachent à chaque époque concernée, sans que le doute ou la simple humanité ne vinssent adoucir leur sort. La raison politique et les intérêts ont laissé faire les basses besognes. L’Eglise et l’occident imbus de leur « supériorité » présumée n’ont jamais su à travers l’histoire, discerner cette simple humanité qui donne à la Justice et à la dignité humaine tout son sens. La culpabilité politique de la criminalité d’Etat est une notion neuve issue de la Shoah, mais elle ne disculpe en rien les hommes qui en ont été les instruments, ni ceux responsables des génocides antérieurs.
Bismark a nommé en 1884 le gouverneur civil de la Namibie, Heinrich Goering, le père de Hermann Goering , qui emploiera des méthodes de colonisation brutale pour atteindre à ses objectifs - déplacement des populations, réserves raciales, esclavage, exécutions sommaires, confiscation des terres et du bétail. Le chef Herero, Samuel Maharero exhorte les siens au soulèvement, en 1903. En 1904, c’est le général Lothar von Trotha qui lance « un ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl) à l’encontre des Herero.(…) « ..Je n’accepte aucune femme ni aucun enfant. Ils doivent partir ou mourir. Il n’y aura aucun prisonnier mâle. Tous seront fusillés. Telle est ma décision pour les Herero . » Le génocide Herero s’élèvera à 60 000 morts, les 15000 restants, essentiellement des femmes, seront regroupés dans des « Konzentrationlager », des camps de concentration, terme utilisé pour la première fois dans un télégramme de la chancellerie daté du 14 janvier 1905. » Les mauvais traitements et la malnutrition viendront à bout des Herero, sur lesquels les Allemands ont réalisé aussi des expérimentations pseudo-médicales, dirigées par le docteur Eugen Fischer ; dissections, prélèvement de crânes, stérélisations, il est de ceux qui façonne la pensée raciale du nazisme avec son chapelet sur la race pure et l’eugénisme. On retrouvera Eugen Fischer à la direction de l’institut d’anthropologie, d’hérédité humaine et d’eugénisme de Berlin, à l’avènement de Hitler. Il collaborera avec Josef Mengele à la pratique à plus grande échelle d’expérimentations dans les camps nazis.
Noirs dans les camps nazis , rapporte au lecteur des parcours d’hommes et de femmes noirs qui ont été déportés, alors qu’ils se trouvaient soit en Allemagne pour y travailler parfois mariés à des allemand(e)s, soit de passage en Allemagne, soit arrêtés et déportés pour résistance, soit prisonniers de guerre.
La genèse de la déshumanisation des populations dites « inférieures », remonte loin dans le temps, on peut se rappeler l’Exposition Universelle de 1900 à laquelle la Belgique donna à voir au public, une reconstitution vivante d’un village africain, en 1877 circule entre Paris et Berlin, une « exhibition » itinérante de « peuples exotiques », une exposition coloniale avec « trente-trois femmes sauvages du Dahomey », puis le summum d’un zoo humain à Berlin, à Paris, dans la belle Europe du début du siècle. Ce sont les conséquences de cette tentation tenace de vouloir marquer l’existence d’une inégalité biologique, et de la faire confirmer par des travaux pseudo-scientifiques qui ont conduit à une abomination. Mais aussi, le droit tenace que s’arogent des idéologies quand elles viennent à détenir le pouvoir, de décider de l’extermination d’une population entière, sans tremblement de l’âme, ainsi en fut-il pour le peuple Arménien en 1915, par les Turcs.
La Bible pourtant a établi clairement l’égalité entre les êtres humains, par une unique filiation, débarrassant à jamais l’humanité de son mal premier. Mais laissant à l’homme la charge d’affirmer et d’exercer cette égalité, comme une preuve de sa liberté.
Malgré la Controverse de Valladolid qui reconnut l’humanité des Amérindiens, l’abolition de l’esclavage, le siècle des Lumières et l’émancipation de tous les sujets, la civilisation entretient le mythe de la race et en fait un instrument de l’horreur et de domination.
« Celui qui offense un homme de garde ou un SS, celui qui, dans un esprit de révolte, refuse d’obéir ou de travailler, celui qui abandonne par révolte la colonne ou le lieu de travail, celui qui siffle pendant une marche ou pendant le travail, celui qui ricane ou parle, sera fusillé sur-le-champ comme émeutier ou sera condamné à mort par étranglement. »
« Ce règlement clair et sans appel, affiché à l’intérieur du camp de concentration de Buchenwald, en dit long sur la dureté des lieux. Un camp en apparence comme les autres, avec ses barbelés électrifiés, ses miradors, ses fours crématoires. Sauf qu’ici les nazis ont poussé l’horreur jusqu’à faire des déportés de véritables cobayes humains. Des cobayes sur lesquels ils tenteront toutes sortes d’expériences médicales, de la stérilisation à l’inoculation du typhus en leur faisant des injections de poux infectés. » [3]
Mais si Serge Bilé a tenu à faire cette mise au point historique et plein d’intérêt, selon laquelle des hommes et femmes noirs ont été déportés, et que ce processus de déportation et d’anéantissement d’une population entière et distincte des autres a pris naissance en Namibie à l’endroit du peuple Herero ; il utilise des tournures de phrases qui laissent penser que son intention dans cet ouvrage n’est pas claire.
Très vite le lecteur ressent un malaise lorsque l’auteur dit à peu près ceci : "c’est étrange, les déportés ne se souviennent pas avoir vu des noirs dans les camps de concentration..sont-ils amnésiques sur ce sujet là ? ils n’ont pas voulu voir !" que veut dire Serge Billé par là ? que les déportés doivent absolument se souvenir, que leur souvenir est sélectif voire discriminatoire ? on peut répondre qu’ils ne furent certainement pas nombreux, d’ailleurs l’auteur ne peut pas donner d’estimation (il avance une dizaine au camp de Buchenwald). Par conséquent, s’ils ne furent pas nombreux, combien peut-il rester d’anciens déportés susceptibles de se souvenir d’un homme noir ! Alors qu’ils souffraient tous de la même façon, de l’inhumanité, de la faim et de la vermine, des coups et des injures, du même sang rouge et des mêmes larmes de sang noir. Il dit aussi que les déportés "noirs" n’ont pas été reconnus en tant que noirs, puisqu’ils ont été mentionnés par les Allemands, sous leur nationalité et non pas sous une désignation d’appartenance raciale.
Certes, ce livre fait acte de justice en rappelant que le génocide des Herero annonçait une idéologie de l’horreur que personne n’a vue, parce qu’ils étaient africains. L’ouvrage rappelle aussi, l’horreur des camps nazis, à travers le parcours de ceux qui y furent déportés en tant que "noirs" pour certains, et leur statut d’infériorité par rapport à d’autres déportés parce que noirs.
Nous savions M. Bilé, que dans l’échelle des valeurs nazies, il y avait un régime "adapté" à chaque catégorie de déportés ; les camps d’extermination étaient réservés aux Juifs et aux Tziganes.
Ce petit ouvrage crée un malaise dans son écriture qui gache le travail de mémoire, et montre une ingratitude vis à vis des autres déportés, est-ce juste ? Permettez-moi de m’interroger. Dommage, Monsieur Bilé !
[1] Actuellement journaliste à RFO.
[2] Le chef Samuel Maharero avait écrit en 1903 aux autres chefs, les appelant en vain à la révolte [[Ingolf Diener, "Namibie, une histoire, un devenir," Khartala, 2000.notes de Serge Bilé.
[3] "Noirs dans les camps nazis" de Serge Bilé, éd. Le Serpent à plumes.
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