
Troyes en France
mardi 2 août 2005.
La ville de Troyes
Comment n’y avions-nous pas pensé auparavant ? La Mamie y était née, et sa mère et les parents de la Mamé, marchands de chaussures à Troyes ! Il a fallu le 900ième anniversaire de Rachi [1] pour nous décider à nous y rendre, comme quoi !
Nous avons commencé par la Synagogue, rue Brunneval, située en lieu et place d’une abbaye du XVI° siècle ; le rabbin Elie Semoun en fonction depuis 54 ans, nous attendait comme d’autres groupes venus de loin pour rendre hommage à Rachi.
Le Rabbin nous expliqua que l’Eglise St Pantaléon non loin d’ici, étant construite sur l’emplacement d’une ancienne synagogue détruite, il ne lui avait pas paru loufoque que d’ériger une synagogue dans une Abbaye désaffectée ! aussi, cette synagogue ne manque pas du charme pittoresque des maisons à colombage, et sa galerie des femmes à l’étage s’abrite du regard indiscret derrière des fenêtres Renaissance. La disposition relève du rite sépharade, avec la "bima" au centre de l’assemblée des fidèles.
La Communauté juive de Troyes était composée dans les années 60 d’industriels en bonneterie, et le rabbin n’eut de cesse d’assurer l’existence d’une synagogue,d’un abattage pour permettre aux fidèles de manger Kasher, et dans la foulée d’organiser toute la "Chehita" sur la France, d’assurer le nécessaire et l’important. Puis surgit la prise de conscience des autorités de la Ville que Rachi constituait un personnage champenois gigantesque et méconnu du public chrétien. Naquit alors, sous l’initiative de Robert Galley, maire et ministre à l’époque, et l’impulsion de l’ancien Grand Rabbin de France, René-Samuel Sirat, l’Institut Universitaire Rachi dépendant de l’Université de Reims.
Nous avons visité rapidement l’Institut Universitaire Rachi, qui se situe en vis à vis de la Synagogue, et accueille jusqu’à 150 étudiants par an, toutes confessions confondues ; on y enseigne l’hébreu, la pensée juive, le Moyen Age…on y trouve une immense bibliothèque, et un laboratoire de langues, une salle de conférences et d’exposition, ainsi qu’un restaurant.
Certains stages de pensée juive sont donnés en dehors des cours de l’année.
Notre parcours nous a conduit à l’Office du tourisme qui nous avait réservé un guide ; c’est important car comment savoir autrement que le plan de Troyes ressemble à un bouchon de champagne, et que le quartier de Rachi se situe dans le haut du bouchon ?
Notre guide nous a conduit à travers les rues, vers une bâtisse dite "Hôtel du Moïse" dont les murs alternent une composition de pierres et de briques remarquable, plus il y a de rangées de briques plus le propriétaire témoignait de sa richesse. [2] Dans l’encoingnure de la maison, dans une niche trône un "Moïse" grandeur nature, une copie de celui qui fut détruit. Un Moïse de fière allure portant les tables de la Loi, mais arborant deux cornes formées par la chevelure ; la guide nous dit que cela représentait la "transfiguration" du visage de Moïse lorsqu’il reçut les Tables de la Loi. Notre étonnement la surprit, car lui disons-nous, c’est ce type d’expressionnisme qui valut aux Juifs, une imagerie infâmante qui alla en se dégradant jusqu’à assimiler la figure du Juif à celle d’un démon. L’explication résidant dans ce que Saint Jérôme dans sa Vulgate, fit une traduction erronée du verbe "Geren" à propos précisément du visage rayonnant de Moïse et qu’il traduisit par un "visage cornu".
Les artistes de l’époque gothique peu à peu, transformèrent le majestueux Moïse en une représentation infâmante du Juif ou de la Synagogue comme l’incarnation du diable ou de l’Enfer.
Puis nous nous sommes dirigés vers le haut du bouchon de champagne, passant devant la Cathédrale dont le toit a la particularité d’être en vrille, admirant juste avant de traverser un petit canal, de magnifiques bâtisses, et nous enfonçant vers le quartier St Frobert dit au Moyen Age la " Froce aux Juifs ".
Ce quartier composé de la rue St Frobert qui forme un coude et rejoint la rue Boucherat, de la rue du Paon, au XI° siècle ce quartier accueillait plusieurs familles juives dont celle de Rachi et son école. Dans l’actuelle rue Boucherat se situait la rue des frappeurs de monnaie du Comté de Champagne, le plus riche du royaume de France. La charge des frappeurs de monnaie était dévolue aux Juifs. Les Comtes de Champagne entretenaient d’ailleurs les meilleures relations avec leurs Juifs qu’ils n’obligèrent pas, ultérieurement, à porter la rouelle. Tout se dégrada à la suite des croisades d’une part, et lorsque la Champagne tomba dans le domaine royal par mariage. Non loin, à l’autre extrêmité de la rue St Frobert, sur la rue Hennequin on aperçoit les murs de la prison, érigée à l’emplacement des vignes de Rachi et des autres familles. Nous situons l’emplacement de la maison de Rachi d’après les descriptions qu’il fait de sa rue, soit vers l’angle de la rue St Frobert et de la rue Boucherat. Neuf siècles nous séparent, la rue du Paon est demeurée pittoresque, mais aucune fouille n’a pu être réalisée à nos jours.
Nous connaissons l’emplacement du cimetière Juif qui jouxtait aussi celui des Chrétiens dans le sous-sol d’un actuel pâté de maisons situé Boulevard Gambetta, mais il n’en reste rien.
Nous avons quitté ce quartier songeurs, et nous nous sommes dirigés vers le Théâtre de Champagne sur la place de laquelle avait été érigé le Monument du sculpteur Raymond Moretti, dédié à Rachi ; une sphère noire et blanche, gravée de part en part du nom de Rachi en hébreu.
Non loin, à l’Espace Argence, la Médiathèque proposait une exposition [3] remarquable sur Rachi de Troyes et le Moyen Age, avec une présentation exceptionnelle de manuscrits anciens de la France du Nord, dont le fameux Mahzor de Vitry, le Commissaire de l’exposition d’une érudition impressionnante nous a expliqué comment reconnaître dans le texte les ’laazim [4] et les ’Téa-mim , [5] il a un petit peu réhabilité dans nos esprits, Bernard de Clairvaux qu’on appelle volontiers en Champagne Saint Bernard. L’exposition se tenait dans le fonds ancien recelant 50 000 ouvrages et manuscrits de la Ville de Troyes, datant pour les plus anciens du XVI° siècle, dont un manuscrit hébreu ancien réutilisé [6] et en exposition.
La Médiathèque a réalisé avec des co-auteurs renommés comme Gilbert Dahan et Sophie Kessler Mesguich, une belle brochure sur Rachi, fort documentée et illustrée que l’on peut lui commander. [7]
Notre parcours prit fin, l’heure du retour avait sonné. Quelques semaines après, un Colloque scientifique d’Universitaires et de chercheurs spécialistes de Rachi devait s’ouvrir ; nous y serions de retour. [8]
[1] Exégète Juif du XIième siècle. Voir les nombreux articles qui lui sont consacrés.
[2] D’où peut-être l’expression "avoir des briques".
[3] Jusqu’au 4 septembre 2005.
[4] Mots français transcrits en hébreu par Rachi, pour éclairer le texte.
[5] Solfège qui rythme la lecture biblique.
[6] Voir l’article sur la Guéniza Italienne.
[7] Espace Argence.Bd Gambetta.BP 602. 10088 Troyes cedex. Brochure : Rachi de Troyes, la vie en Champagne. 10€
[8] Voir compte rendu et série d’articles sur ce site.
Des mêmes auteurs
- par
Nadia Darmon.H
Mots-clés
- accents et ponctuation bibliques
- Champagne
- commentaires bibliques
- Institut universitaire Rachi de Troyes
- juif
- manuscrit, manuscrits
- "L’Image des Juifs dans l’art chrétien médiéval"
- "Comment priait Rachi ?"
- Rachi en latin : Un manuscrit anglais du commentaire de Rachi et sa signification pour les études hébraïques parmi les chrétiens au Moyen Age
- "A la découverte de l’art et des écrits de la Synagogue"/ Journée européenne de la Culture Juive à Belfort
- Moïse
- Moyen Age, Médiéval
- patrimoine
- rabbin
- Rachi, Rashi
- Saint Jérôme
- Troyes
- Vulgate
Dans la même rubrique
Derniers commentaires
- Messages de forum : 0















