Poème inachevé de 1944
‘’C’est à vous que je parle, homme des antipodes. Je parle d’homme à homme, Avec le peu en moi, qui demeure de l’Homme, Avec le peu de voix qui me reste au gosier, Mon sang est sur les routes. Puisse-t-il, Ne pas crier vengeance ! Le hallali est donné. Les bêtes sont traquées. Laissez moi vous parler avec ces mêmes mots Que nous eûmes en partage : Il en reste peu d’intelligibles !
Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée, Nous serons au-delà du souvenir. La mort Aura parachevé les travaux de la haine. Je serai un bouquet d’orties sous vos pieds. Alors… Eh bien ! Sachez que j’avais un visage Comme vous ; une bouche qui priait comme vous….
J’ai lu comme vous, tous les journaux, les bouquins, Et je n’ai rien compris au monde, Et je n’ai rien compris à l’Homme, Bien qu’il me soit souvent arrivé d’affirmer Le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue, peut être Ai-je prétendu savoir ce qu’elle était ; mais vrai, Je puis vous le dire à cette heure. Elle est entrée toute en mes yeux étonnés, Etonnés de si peu comprendre. Avez vous mieux compris que moi ?
Et pourtant, non ! Je n’étais pas un homme comme vous. Vous n’êtes pas nés sur les routes. Personne n’a jeté à l’égout vos petits, Comme des chats encore sans yeux. Vous n’avez pas erré de cité en cité. Traqués par les polices, Vous n’avez pas connu les désastres à l’aube, Les wagons de bestiaux, Et le sanglot amer de l’humiliation, Accusés d’un délit que vous n’avez pas fait, Du crime d’exister…. Changeant de nom et de visage Pour ne pas emporter un nom qu’on a hué… Un visage qui a servi à tout le monde De crachoir !
… Quand vous foulerez ce bouquet d’orties Qui avait été moi dans un autre siècle, En une histoire qui vous sera périmée, Souvenez vous seulement que j’étais innocent Et que, tout comme vous , mortels, ce jour-là, J’avais eu, moi aussi, un visage marqué Par la colère, par la pitié et la joie,
Un visage d’Homme … tout simplement.
Benjamin Fondane


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