"Les Relations entre les rabbins français et les rabbins italiens aux 11° et 12° siècles"

Par Simha Emmanuel, Maître de conférences à l’Université hébraïque de Jérusalem,
lundi 29 mai 2006
par Nadia Darmon.H
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Troyes les 27/28 juin 2005.

4ème Conférence donnée par Simha Emmanuel, Maître de conférences à l’Université hébraïque de Jérusalem, chercheur dans les Universités italiennes spécialiste des manuscrits.

"Les Juifs sont les plus vieux européens " . "L’Europe au XII°siècle correspond à une réalité. Les Juifs entreprenaient de longs voyages. Des écoles talmudiques étaient situées dans les plus petits hameaux et les Juifs ne connaissaient pas de frontières ; commerçants ils pratiquaient une mobilité extraordinaire et constituaient un "axe du savoir" qui a perduré et permit leur ancrage en Europe."

Le Professeur Simha Emmanuel a remit aux participants du colloque le texte de son intervention, ci-après l’intégralité du texte traduit de l’hébreu et résumé par Michèle Tauber :

"Les liens entre les Hakhamim de France et les Hakhamim d’Italie aux XI°s et XII° siècles".

" Il y a plus de soixante ans, en pleine guerre mondiale, on célébrait les 900 ans de la naissance de Rachi. Ce qu’il a été impossible de faire à cette époque, nous le faisons aujourd’hui pour les 900 ans de sa mort en nous réunissant ici, à Troyes.

Un ouvrage essentiel a été publié alors, intitulé Responsa de Rachi, présenté par le Rav Israël Elfenbein de New York. Ce livre se divise en trois parties : les responsa de Rachi lui-même, ceux prodigués par ses disciples, et enfin dans le dernière partie des responsa faussement attribués à Rachi.

Aux marques 39-41 des Responsa de Rachi figurent des questions posées par Rabbi Schlomo ha-Yits_haki à Rabbi Natan de Rome, auteur du Sefer ha-’Aroukh et à ses deux frères. Les questions sont de tous ordres : les repas de Shabbat, peut-on avancer la date de la circoncision pour un enfant mort-né ? Faut-il procéder à la circoncision à Rosh haShana avant la sonnerie du shofar ou après ? Les deux premières réponses sont tirées par Elfenbein du livre Or Zarou’a (milieu du XIII°siècle) ; la troisièeme provient d’un essai de Rabbi Eléazar de Worms. Elfenbein est d’avis que le Rabbi ha-Yitshaki en question n’est autre que Rachi. Deux autres hakhamim [1], le Hida et A. Aptowitzer, le pensent également. Si tel est le cas, il s’agirait là des témoignages les plus anciens sur les liens entre les hakhamim du nord de la France et ceux de l’Italie.

Cependant, d’autres contestent cette affirmation : il s’avère qu’un Sage répondant au même nom a vécu en Italie et il est plus que probable qu’il s’agit de responsa de Sages d’Italie datant du XI° siècle, sans lien aucun avec les Sages de France. Telle est la conclusion sans équivoque du professeur A.Grossman dans son ouvrage les premiers hakhamim de France.

Il existe un autre témoignage admis par tous sur les liens entre les Sages de ces deux pays. Il s’agit du responsum publié par S.D.Luzzatto il y a presque cent soixante ans dans la revue Beyt ha-Otsar, jamais réédité depuis. Ce texte rapporte le responsum de trois Sages de Rome à l’intention de Sages de Paris. Les noms de ces derniers ne figurent pas, le responsum commençant par ces mots : "A nos maîtres...nos compagnons accablés de Paris." Les noms des épistoliers ne nous livrent sur eux que des bribes d’informatons qui permettent tout au plus de dater le document au début du XIIème siècle, c’est à dire dans les années qui suivent la mort de Rachi.

Il s’agit d’une querelle qui a éclaté parmi les gens de la communauté de Paris et il est extrêmement surprenant que ces derniers se soient adressé à des Sages de Rome pour résoudre leur conflit. En effet, il est notoire que depuis l’époque de Rachi et même après sa mort, quand ses gendres et ses élèves prennent le relais, et ce jusqu’au XIVème siècle, l’étude de la Loi n’a jamais fait défaut dans le nord de la France. De plus, le niveau des maisons d’étude à Rome était, à notre connaissance, bien inférieur à celui des maisons d’étude en France. On aurait donc été plutôt en droit de s’attendre à ce que les questions viennent d’Italie et les responsa de France. On peut supposer que, vu l’ampleur de la polémique qui divisait la communauté de Paris, les Sages aient choisi de demander conseil à une communauté très éloignée de la leur. Pourquoi alors, dans ce cas, ne se sont-ils pas adressés à des Sages d’Allemagne ? Cette question reste jusqu’à ce jour sans réponse.

Au XIIème siècle, affirme le professeur E.Urbach dans son ouvrage Les tossafistes  [2], Rabbenou Tam [3] a été en contact avec des hakhamim d’autres pays et a eu sur eux une influence certaine. On dispose ainsi de témoignages d’Espagne et d’Italie. Rabbi Ya’akov rapporte que non seulement des hakhamim d’Ashkenaz [4] et de Provence se sont adressés à Rabbenou Tam mais aussi des Sages de Bari et Otrante, en Italie du sud. C’est d’ailleurs à leur sujet que Rabbenou Tam a pu dire : "C’est de Bari que nous viendra la Tora et la parole de Dieu sera délivrée à Otrante." [5]

Les relations entre Rabbenou Tam et les Sages d’Ashkenaz d’une part et les Sages de Provence d’autre part ont été remarquablement étudiées par Rami Reiner. Il apparaît clairement que dans ces deux contrées, Rabbenou Tam a été reconnu de son vivant comme un grand Sage.

Voici à présent quelques pistes concernant les relations de Rabbenou Tam avec ses contemporains italiens. Rabbi Ytshak ha-Zaken, neveu de Rabbenou Tam donne une responsum très détaillé sur une question qui a beaucoup préoccupé les juifs d’Europe au moyen âge : Un enfant tenant une Torah (Pentateuque) à la main peut-il rejoindre un groupe de neuf hommes afin de former le minyane [6] ? Et voici en substance la réponse de Rabbi Yitshak tirée d’un manuscrit : Rabbenou Tam ne l’autorisait pas, et cela en dépit d’un responsum de Rabbi Shemouel de Bari qui l’autorisait, lui, même sans Torah à la main. Rabbenou Tam a persisté dans dons interdiction.

Si nous tenons compte de la distance importante qui sépare le nord de la France du sud de l’Italie ainsi que l’aspect rudimentaire des moyens de transport de l’époque, le voyage effectué par un Sage d’Italie jusqu’en Europe du nord témoignerait de l’importance du statut de Rabbenou Tam aux yeux des hakhamim italiens. Mais toujours dans le même manuscrit de Rabbi Yitshak, il est précisé que Rabbi Shemouel est né à Bari, ce qui induit qu’il a pu vivre ailleurs. Notre conclusion est que la correspondance entre lui et Rabbenou Tam s’est faite en Allemagne.

Voici un autre témoignage : dans un débat concernant l’obligation de faire un troisième repas le jour de shabbat, Rabbi Yitshak Or Zarou’a écrit : "Rabbenou Tam et Rabbi Efraïm ne craignaient pas de faire un troisième repas sans avoir faim. Et Rabbenou Tam prodiguait cette réponse à Rabbi de Simponte, à savoir ..etc.." Le prénom de ce Rabbi de Simponte est inconnu dans Or Zarou’a et nulle part on ne retrouve sa trace. Henry Gross suggère qu’il peut s’agir de Rabbi Yitshak de Simponte. Quoi qu’il en soit, il faut savoir que Simponte est une petite ville au sud de Bari, en Italie, et que cela peut témoigner de l’existence de liens entre Rabbenou Tam et les Sages de Simponte.

Mais les choses ne sont pas si simples : on trouve en effet dans le Sefer ha-Yashar une correspondance entre Rabbenou Tam et Rabbi Moshé de Pontoise au sujet de cette obligation de consommer le troisième repas du shabbat. Le Sage français y fait le même responsum que précédemment. Il s’avère en fait qu’une lettre a été rajoutée par erreur à la ville supposée Simponte : la syllabe "si" est superflue et il s’agit du même rabbi Moshé de Pontoise dans les deux sources.

Toujours dans le Sefer ha-Yashar une question est posée par Rabbenou Tam sur le sens d’une mishna dans le traité Ohalot. Si le professeur Urbach est d’avis qu’il s’agit bel et bien de Rabbenou Tam, en revanche le professeur Shraga Abramson pense que la question est posée par un Sage d’Italie. Dans une taqqana attribuée à Rabbenou Tam, les Sages de Paris demandent à "nos Maîtres de Rome (...) d’être d’accord sur le principe d’entourer une brèche faite dans un mur". Mais plusieurs chercheurs dont Rami Reiner affirment qu’il faut en fait prononcer : "Nos Maîtres de Ramru(pt)." [7]

Ailleurs encore Rabbenou Tam évoque des Sages envoyés de Rome qui n’étaient pas scrupuleux en matière de blanchiment de la vaisselle, ce que réprouvait le hakham français. Mais on ignore tout de la référence chronologique de cette anecdote qui ne s’est peut-être pas déroulée à l’époque de Rabbenou Tam.

Ainsi, même une fois tous les doutes mis de côté, il ressort paradoxalement de tous ces témoignages que les Sages de France, Rabbenou Tam en tête, se considéraient comme inféodés aux Sages d’Italie et les questionnaient. On trouve encore dans l’ouvrage ha-Mordekhaï un débat entre Rabbi Yossef de Tarente, Rabbenou Tam et Rabbi Hayim Cohen : peut-on accorder foi à un billet signé par le scribe de la ville alors qu’il y a doute sur l’authenticité de sa signature ?

A.Aptovitzer affirme que le style de langage utilisé prouve qu’il s’agit non pas d’une correspondance mais d’une discussion orale qui a eu lieu en France entre Rabbenou Tam et Rabbi Yossef qui arrivait de Tarente. Nous pensons que le Rabbi Yossef en question est un autre personnage, né en Italie, mais qui s’est établi à Würzburg dans son âge mûr. C’est alors qu’il aurait pu entretenir des relations avec Rabbenou Tam. La ville de Tarente pourrait devenir alors celle de Trente, non loin de la frontière autrichienne, dans une région déjà considérée comme la contrée d’Ashkenaz [8].

Il est intéressant de constater à travers tous ces témoignages qu’aucun des Sages d’Italie ne reconnait l’autorité halakhique de Rabbenou Tam. Tout ce que l’on peut dire est que de son vivant Rabbenou Tam n’était pas considéré en Italie comme une sommité en matière de Halakha. Contrairement aux Sages d’Allemagne et de Provence, jamais les Sages d’Italie ne l’ont questionné en matière religieuse.

On pourra s’interroger sur le désir des Sages d’Italie de conserver leur indépendance face à la puissance menaçante de Rabbenou Tam. Cela dit, l’absence de relations est aussi à mettre sur le compte de la distance qui les séparait. En tout état de cause, nous avons pu voir que si liens il y a eu, ils nous enseignent que le Rabbi français était soumis aux Sages italiens et non pas le contraire. On trouve d’ailleurs quelques témoignages sur l’admiration que Rabbenou Tam vouait aux anciens hakhamim d’Italie. Lui qui pouvait se montrer si acerbe et très conscient de sa valeur se révélait tout à fait différent lorsqu’il s’agissait de débattre avec les anciens Sages italiens. Il cite ainsi les Sages qui ont précédé Rachi : "Notre Maître Rabbenou Guershom Me’or ha-Gola [9] et nos Maîtres de Bari et de Lotharingie." Sans parler de la célèbre maxime déjà évoquée plus haut.

Malheureusement nous ne possédons aucune information concernant les Sages de Bari, ni qui ils étaient, ni quel a été leur enseignement. Nous savons seulement que l’un de leurs Sages a reçu le titre de alouf , grand érudit, dans l’une des académies talmudiques de l’époque des gué’onim [10]. Quant à la force spirituelle qui émanait de la communauté de Bari, on en a une preuve dans l’anecdote rapportée par Ovadiya ha-Guer sur l’archevêque de Bari qui s’était converti au judaïsme vers 1170 et était parti pour Constantinople.

La spécificité de cette communauté tenait dans le fait que Bari était un port qui entretenait des relations très étroites avec d’autres villes du bassin méditerranéen, au point que l’historien Cecil Roth la surnomme "grande porte de l’orient". Malgré cela, Bari et les cités environnantes sont très peu évoqués dans les documents de la guéniza, ce qui mène Goitein à conclure que les échanges commerciaux des juifs du sud-est de l’Italie ont prospéré surtout avec les cités orientales du bassin méditerranéen et non avec les villes d’Egypte ou de Tunisie. Et ce, même si l’on fait souvent le récit des quatre grands hakhamim partis de Bari. Selon le Sefer ha-Kabbala de Avraham Ibn Daoud, l’un d’entre eux se serait retrouvé à Kairouan. A travers d’autres sources, on rapporte encore qu’il était aisé de prendre le bateau de Bari pour Erets Israël : en effet, vers 1180, l’archevêque de Bari partit visiter Erets Israël et eut le temps de revenir à Bari la même année.

Il s’avère aussi que ce sont les relations entre les Sages de Bari et Erets Israël dans l’Antiquité qui ont conduit Rabbenou Tam à être si élogieux envers les Sages de cette ville. BARI, centre intellectuel et spirituel, demeure l’une des grandes inconnues de l’histoire culturelle du peuple juif. Tout ce que l’on sait aujourd’hui sur les communautés d’Apulie et de leurs Sages a été publié il y a un cinquantaine d’années par Cassuto dans une série d’articles. Mais les chercheurs poursuivent leurs investigations sur cette communauté et sa tradition littéraire.

En matière de conclusion, je dirais que nous avons tenté de donner une image différente des relations entre Sages italiens et français au cours des XIème et XIIème siècles, et tout particulièrement de la vision qu’en donne E.Urbach dans son ouvrage Les Tossafistes . Aucun témoignage des liens ayant pu exister entre Rabbenou Tam et les Sages d’Italie n’apparaît fondé ; pas plus qu’une correspondance entre Rachi et des Sages de Rome. A une seule occasion, lors d’une polémique ayant éclaté au sein de la communauté de Paris au début du XIIème siècle, seulement alors a eu lieu un échange de lettres entre les hakhamim du nord de la France et ceux d’Italie.

Conférence écrite de Simha Emmanuel, traduit et résumé de Michèle Tauber, Troyes, 27 juin 2005.

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D’autres modules du colloque évoquent largement Rabbenou Tam. Un lien vous permet d’accéder au sommaire du colloque et retrouver les autres conférences du colloque.


[1] En hébreu des sachants, des érudits ou maîtres à penser.

[2] Commentateurs de la Bible et du Talmud, selon l’école française initiée par Rachi et développée par Rabbenou Tam.

[3] Petit-fils de Rachi qui habitait à Ramerupt.

[4] D’Allemagne.

[5] Allusion au verset d’Isaïe, II,3.

[6] Quorum requis de 10 hommes pour pouvoir prier dans la synagogue.

[7] Localité de Ramerupt dans l’Aube, à une trentaine de kilomètres de Troyes, où a résidé Rabbenou Tam.

[8] Allemagne.

[9] "Lumière de l’Exil", Rabbenou Guershom (960-1028).

[10] Vient de l’hébreu, Gaon au sing, titre porté par les présidents des académies de Soura et de Poumbeditha, en Babylonie, du VI° au XI° siècle. Ils disaient et codifiaient la Loi juive.



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