Conférence : Justice divine, justice des juges, justice des hommes

par le Pr Francis Weill
lundi 26 juillet 2010
par Pr. Francis Weill
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Francis Weill, L’Ethique juive en Dix Paroles, Ed. MJR Genève, 2006.

Conférence :

Justice divine, justice des juges, justice des hommes.

Pr Francis Weill Belfort 8 02 2009

Le mot sans doute le plus utilisé dans la Bible, en tout cas par les prophètes d’Israël. Un des fondements de la pensée et de la culture juive : Osée. Tu sera ma fiancée par la justice et la miséricorde, 2 :21 Jérémie 23 :6 : En ces jours, Yehouda sera sauf et ISR habitera en sécurité ve zé chemo achér yquero adonay : tzideqeynou : et voici le mot par lequel vous appelerez le Seigneur : notre justice

Les mots

Pourquoi plusieurs mots en hébreu ? On dit que les Esquimaux possèdent plus de vingt mots pour désigner la neige. Chaque culture invente ses mots les plus nécessaires. Alors pourquoi plusieurs mots en hébreu : sans doute parce que l’injustice est le lot quotidien des juifs, nous venons de le voir une fois de plus dans les attaques médiatiques et populaires qui ont accompagné les événements de Gaza. Les 3 mots de la justice : °°°din, comme dans din éméth, le Juge de vérité, ou din medinath din, le droit du pays est le droit : c’est la justice dans ce qu’elle a d’absolu. On peut remarquer que la valeur numérique de din est 26, la valeur du tétragramme, en tout cas si on attribue au noun sa valeur dans la suite des lettres, 12, et non sa valeur arithmétique de 50.

°°°Michpath, de la racine chofet, juge : c’est la justice dans l’acte de juger. Il faut y adjoindre enfin °°°Tsedakah : c’est la justice du juste, le tsadik, la justification des théologiens chrétiens.

En exergue, Pirqué. Avot : Michna 1 :18 R. Chimon b. Gamaliel a dit : le monde se tient sur trois choses : sur la justice, sur la vérité et sur la paix, din eméth vechalom, CIED (Zac. 8 :16) : Œ la vérité et le jugement de paix, à toi de les prononcer dans tes portes. °°éméth oumichpath chalom chifetou becha°areiychém.

Din et chifetou : l’analyse des mots permet de pénétrer d’emblée dans le caractère sacré de la justice. Dans tes portes : la justice est sacrée, mais elle repose aussi dans les mains de l’Homme (H.). Le monde repose sur la justice : la justice est une composante de l’univers, elle est un attribut essentiel de Dieu ­ et nous verrons qu’il s’agit de Sa justice, pas de la nôtre.

> Voici un deuxième texte tiré lui aussi de Pirqué Avot : Michna 4 :29

R. Eléazar ha Kappar disait : les enfantés mourront ; les morts vivront ; et les vivants seront jugés ­ pour qu’ils sachent qu’ils enseignent et qu’ils fassent savoir qu’Il est D.. Il est le Façonneur, le Créateur, le Discerneur, Il est le Juge, Il est le Témoin, le maitre de Justice, Celui qui jugera à l’avenir, Béni soit-Il. Celui devant lequel il n’y a ni iniquité, ni oubli, ni favoritisme, ni corruption car tout est à Lui. Et sache que tout est dans le décompte. Et que ton mauvais penchant ne te donne pas la confiance que le Cheol sera une échappatoire pour toi. Car tu as été façonné contre ta volonté ; contre ta volonté tu es né, contre ta volonté tu vis ; contre ta volonté tu mourras, et contre ta volonté tu es destiné à faire ton décompte devant le Roi qui règne sur les rois, le Saint béni soit-il.. Contre ta volonté : seule existe la volonté divine, Contre ta volonté : tu dois modeler ta volonté, Contre ta volonté : la volonté ultime du Jugé, du transgresseur, c’est celle de faire techouva, La justice est donc, par le biais du Jugement, une composante majeure des relations de l’homme avec D., l’homme gouverné par la noblesse de son libre arbitre. Relisons en effet : « Celui qui jugera à l’avenir, Béni soit-Il. Celui devant lequel il n’y a ni iniquité, ni oubli, ni favoritisme, ni corruption car tout est à Lui. Et sache que tout est dans le décompte." Le décompte : ll s’agit clairement du Jugement selon les ¦uvres : °°°Dt 30=15 : Vois Je te propose aujourd’hui la vie avec le bien, de l’autre la mort avec le mal. Isaac Louria disait : D. n’a créé le mal que pour que l’Homme puisse exercer son libre arbitre et D. son Jugement.

Mais disposons-nous réellement de notre libre-arbitre ? L’Histoire du Pharaon nous dit que non : D. endurcit le coeur du Pharaon : le Pharaon n’est pas libre. Son propre libre arbitre s’efface devant celui de son Créateur. C’est ce que nous démontre une dernière citation inaugurale :

Ex 33 :19 verhanoti eth achér arhon, alors Je serai gracieux envers qui Je serai gracieux.

La justice n’est pas simplement un aspect de l’activité humaine : la justice est le fondement de l’univers, le pilier de la création, et sans elle le monde s’effondre. Parce que le monde ne peut exister sans la relation fondamentale entre D. et l’H. et entre l’H. et D ; et parce que ce monde-là ne peut exister sans justice, la relation H.-D est fondée sur la justice ; et au départ, la justice repose sur le rhéchbon, le décompte, reflet du libre arbitre. Mais le décompte des ¦uvres n’est qu’un aspect de la justice : la justice ultime dépend de la libre décision de D. : le libre arbitre absolu, c’est le libre arbitre divin : Je serai gracieux...

Nous pourrions nous arrêter là : presque tout est dit dans ces trois textes. Mais non, car il nous manque un élément essentiel

Pas de justice sans miséricorde : c’est là la justice de D.

Ex 33 :19 verhanoti eth achér arhon, alors Je serai gracieux envers qui Je serai gracieux. La grâce divine est donc le dernier ressort. Elle réside en Haut, et domine la justice selon les oeuvres. Les protestants n’ont pas inventé le concept de grâce ; cependant la grâce divine protestante est un attribut mystérieux donné ou refusé à l’H. Dans la conception juive la grâce est un attribut divin mais qui n’est pas entièrement détaché de l’H. et des oeuvres : la grâce divine est accessible à la prière et à la techouvah tout en les dépassant. Elle règne au dessus de la justice selon le oeuvres, mais ne l’annule pas.

Ps 89, 12-15 : « le monde et ce qui l’emplit c’est Toi qui les as fondés ; le nord et le midi, c’est Toi qui les as créés. La justice et le droit sont la base de Ton Trône La miséricorde et la vérité marchent devant Toi ».

Et donc le monde est aussi fondé sur la miséricorde. « Le Trône est établi par la miséricorde », Is 16 :5

Ps 136, Sa miséricorde est infinie.

La miséricorde est le quatrième pilier de l’univers : rien ne peut être stable sur trois pieds. C’est là un enseignement constant des Sages :

« R. Josué b.Koreha enseignait : chacun sait que lorsqu’on cherche la justice absolue, il n’ y a pas de place pour la paix ; et quand on veut à tout prix la paix, la justice ne peut être respectée Comment donc obtenir des jugements de droit absolu conduisant vers la paix ? Par des compromis, car un compromis est basé sur la miséricorde ». Sanh 6b.

Voici dans ce cadre l’extraordinaire midrach de D. qui prie :

R. Yohanan dit au nom de R Yossé : d’où savons-nous que Dieu prie ? De ce passage d’Isaïe (56 :7) : Je les amènerai sur Ma sainte montagne, et je les réjouirai dans Ma maison de prière. Non pas leur maison, mais Ma maison ; d’où l’on déduit que Dieu prie. Et que prie-t-Il ? R. Zoutra enseigne au nom de Rav : puisse Ma miséricorde subjuguer Mon courroux, afin de l’emporter sur Mon principe de réciprocité entre la faute et le châtiment, de façon à ce que Je me conduise envers mes enfants avec miséricorde et indulgence (B.Ber. 7a) : le pardon plutôt que la justice brute.

La justice divine, qui est un pilier de l’univers possède elle-même deux piliers : la miséricorde et la techouva ; mais elle est au-dessus de la justice humaine : c’est la problématique du livre de Job. Notons que dans la pensée juive mystique, le monde ne repose pas seulement sur des piliers ; il est une entité dynamique où sans cesse montent les actions humaines et descend l’action de D.. Le moteur de cet échange est le respect de l’Alliance par l’H., c’est à dire le respect de la Tora ; la justice est le point d’équilibre de ces échanges. La justice, c’est la création, la création c’est la justice, inspiratrice de l’Alliance, la berit.

Et où placer Job dans tout cela ? Job est apparemment le grain de sable, non, le rocher dans ces raisonnements sur les oeuvres et la justice divine. En réalité le Livre de Job s’inscrit entièrement dans le verset de l’Exode cité plus haut : Je serai gracieux avec qui Je serai gracieux. C’est là en effet qu’intervient la terrible dialectique de Job : Job est juste et il est frappé. Il proclame l’injustice de D ; ses amis proclament au contraire Sa justice : puisque D. est juste et bon, nécessairement Job est pécheur. Mais quand tout se termine, D. donne raison à Job contre ses amis : une justice qui serait exclusivement rétributive, sans libre arbitre divin, restreindrait la toute puissance du Juge suprême. En prétendant que D. est exclusivement bon, proposition contre laquelle s’élèvent de nombreux enseignements des Sages, en prétendant que Sa justice est liée par une sorte de code des bonnes et des mauvaises actions, même si ce code est la loi de la Tora, les amis de Job ont blasphémé. Cette dialectique est totalement actuelle. Elle est au coeur de la foi ; elle aussi au coeur de l’incompréhension judéo-chrétienne. Job, c’est le déporté à Auschwitz. Job, c’est le malade en fin de vie écrasé de souffrance. Job (qui apparemment n’était pas juif), c’est le juif champion de la toute puissance divine, pour le mal mais aussi le bien, face au chrétien, champion de la bonté exclusive de D..

La justice des H. : la « justification ». Parmi des textes innombrables, voici deux programmes de justification : Jérémie 22 3+ : voici ce que dit l’Eternel : pratiquez la justice et l’équité, michpat outsedaqa, arrachez celui qu’on dépouille des mains de l’oppresseur, ne faite subir ni avanie ni violence à l’étranger, à l’orphelin et à la veuve, et ne versez pas de sang innocent en ce lieu ci. Si vraiment vous agissez de cette manière il entrera encore par cette porte des rois de la semence de David.

Ps. 15 : S. D., qui habitera ta tente ? qui séjournera sur Ta montagne sainte ? Celui qui marche intègre, pratique la justice (tsédék) et dit la vérité de tout son coeur, qui n’a pas e calomnie sur la langue, qui ne fait aucun mal à son semblable, et ne profère point d’outrage contre son prochain. Et nous ajouterons bien sûr, puisque nous en sommes à la justice, la 9è des Dix Paroles, Ex :20 :19 : ne rends pas contre ton prochain de faux témoignage.

Etre juste ou injuste, ce n’est pas faire n¹importe quoi n’importe comment, et encore moins apporter soi-même une pseudo-justice. C’est la boussole de la Tora qui conduit à la justice. Tout cela est trop connu pour s’y attarder mais je voudrais insister sur deux dispositions sociales essentielles de l’éthique toraïque : ni vendetta ni talion, ni justice populaire ni justice inhumaine.

La prévention de la Vendetta

Le sang coule parfois sans intention malfaisante : S’il n’y a pas eu de guet-apens et que Dieu seul ait conduit sa main, (le hasard existe-t-il ?) il se réfugiera dans un des endroits que je te désignerai (Ex. 21 :13). Ces endroits sont les trois villes de refuge, réparties dans le pays : la Bible institue pour le meurtre involontaire la résidence surveillée. Cette mesure est moins une punition qu¹une mesure de protection : les autorités de la ville refuge doivent assurer la sécurité du proscrit face à la vengeance éventuelle des parents ou des amis de la victime. Le Bibliste a un souci majeur : éviter le cycle infernal de la vendetta. Ce souci est illustré par les versets suivants : Vous choisirez des cités d’asile, là se réfugiera le meurtrier par imprudence. Ces villes serviront d’asile contre le vengeur du sang, afin que le meurtrier ne meure pas avant d’avoir comparu devant l’assemblée afin d’être jugé (Nb. 35 :11-12).

Tu réserveras trois villes, voici dans quels cas le meurtrier, en se réfugiant aura la vie sauve : ainsi il entre avec son compagnon dans la forêt pour abattre du bois ; sa main brandissant la cognée pour couper larbre, le fer s’échappe du manche et atteint le compagnon, qui en meurt ; l’autre pourra alors fuir dans une de ces villes et sauver sa vie ; autrement le vengeur de sang... pourrait l’atteindre ; cependant il ne méritait pas la mort : afin que le sang innocent ne soit pas répandu dans le pays (Dt. 18 : 10 ; Nb 35 :22-23).

Le Talion, ou : le Talion n’est pas le Talion.

En un sens le Talion est le Talion : le mot vient du latin talis, qui signifie tel (lex talionis) ; ce mot exprime la proportionnalité de la compensation au dommage. Mais si l’on retient de ce mot l’image que s’en font la tradition populaire et les médias lorsqu’ils rapportent certains événements, c’est-à-dire l’attribution physique à l’agresseur d’un dommage identique à celui infligé à sa victime, alors le Talion n’est pas le Talion. D’abord pour des raisons logiques : les Sages (J. Mak. 1 :1) font remarquer l’impossibilité de condamner un agresseur de sexe masculin à un dommage physique identique à celui commis à l’égard d’une femme enceinte : il n’est pas possible de faire avorter un homme responsable d’un avortement traumatique. Le même raisonnement s’applique au dommage oculaire qui serait commis par un aveugle. Il n’y a d’ailleurs pas trace de l’application d’un Talion physique dans la mémoire collective juive.

Mais ces raisonnements s’avèrent inutiles lorsqu’on lit le texte originel (Ex. 21 : 22-25) : si des hommes ayant une rixe, l’un d’eux heurte une femme enceinte et la fait avorter sans autre malheur il sera condamné à l’amende que lui fera infliger le mari de cette femme, et il la payera à dire d’experts. Mais si un malheur s’ensuit tu feras payer corps pour corps oeil pour oeil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, plaie pour plaie, contusion pour contusion. Nous tirons le mot payer de la traduction dite du rabbinat. Le texte original dit : NATANAH, tu donneras ; tu donneras vie pour vie, oeil pour oeil. Donner est le contraire de supprimer. Mais de plus le texte dit : ayin tarat ayin, pas ayin leayin : tu donneras un oeil à la place d’un oeil.

On va donc donner un oeil pour un oeil perdu, un autre oeil, une compensation. Le texte est clair ; il institue, il y a plus de trois mille ans, la médecine légale : estimation du préjudice par des experts puis payement d’une compensation financière. A aucun moment il n’est question de vengeance physique sur le responsable. L’acceptation courante de cette formulation est attestée par la traduction araméenne dite Targoum Yerouchalmi’, qui date des 1er-2è siècles : on y lit à propos de ce passage de l’Exode (21 :24) : le prix d’un oeil, le prix d’une dent.

Comment une telle contre-vérité à propos du Talion a-t-elle pu devenir universellement diffusée et acceptée ? A mon sens par les Evangiles (Mt 5 :43) : vous avez entendu qu’il a été dit : oeil pour oeil et dent pour dent. Les rédacteurs de Mathieu se sont contentés de cette affirmation brute, sans aller consulter le livre de l’Exode. Ainsi le texte biblique a-t-il été déconsidéré pour deux millénaires, alors qu’il n’a jamais prescrit de Talion physique. De toute façon Hillel a enseigné : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît (B. Chab. 31a).

La Loi orale va plus loin encore dans le domaine de la compensation ; elle prévoit en effet des dispositions qui s’inscrivent exactement dans l’expertise médico-légale d’aujourd¹hui, avec deux millénaires ou presque d’avance ; elle établit en effet différents postes de compensation : si un homme en blesse un autre, il est condamné à cinq paiements : pour le dommage ; pour la douleur ; pour le temps de guérison, pour son incapacité à travailler, pour la honte (J. Mak. 8 :1 ; B. Bab Kam. 83a-84b ; B. Ket. 32a). Tout y est, et presque dans les termes de la médecine légale d’aujourd¹hui.

Ces dispositions de justice à l’égard de la victime d’un dommage physique s’inscrivent bien, avec l’adoption de villes de refuge à l’intention des meurtriers involontaires, dans la volonté d’éviter à tout prix la justice populaire, vindicative par essence. Elles réclament l’intervention d’expert et de juges.

La justice des juges

Tout juge qui juge une cause sincère correctement devient le partenaire du St.Béni dans la création. A l’opposé, les Sages considéraient qu’un jugement incompétent s’apparentait au service des idoles (Sanh. 7b) : celui qui nomme un juge incapable dans un endroit d’érudits en Torah. est comme celui qui plante une ache à côté de l’autel.

Les principes des Juges

Interroge le témoin à fond, et choisis tes mots avec soin de peur que de tes propres mots ils apprennent à énoncer le faux (P. Av. 1:9). Cette recommandation possède une actualité extraordinaire : dans nombre de procès d’aujourd¹hui l’accusé se rétracte en affirmant que ses aveux lui ont été suggérés.

La noblesse de la fonction de juge s’insère dans l’éthique : comme ils assurent la paix sociale, leur action est aussi méritoire que l’étude de la Tora (B. Ber. 6a). R. Samuel ben Nahmani a dit au nom de R. Jonathan : un juge doit toujours se regarder comme si un glaive était posé sur ses hanches et si la Géhenne était ouverte à ses pieds (B. Yeb. 109b).

Que les juges sachent bien devant Qui ils jugent et rendent leurs sentences, et Qui les châtiera : car Dieu se tient au milieu de l’assemblée divine, au milieu des juges Il juge (Ps. 82:1) : tout juge qui rend un jugement de vérité permet à la Chekinah, la présence divine, de résider en Israël (B. Sanh. 7a, 7b).

La mission des juges leur impose de suivre les dispositions de la Tora : elle représente la base de leur code civil et de leur code pénal. Mais ces codes ont été discutés, affinés, tempérés, complétés, rééquilibrés par la Loi orale, qui est l’oeuvre des Sages. Dans son commentaire des P. Avot, le Maharal enseigne qu¹il est plus grave de transgresser une loi rabbinique qu’une loi de la Torah. C’est cette disposition qui prévient l’intégrisme dans le judaïsme. Celui qui applique la T. nue, sans la loi orale, n’est pas juif mais Samaritain ou Karaïte : hérétique.

De plus, les Sages sont sans doute des hommes inspirés, habités par la Parole divine : lors du célèbre jugement de Salomon sur l’appartenance du bébé (1Rois 3 :27) une voix céleste proclama : celle-ci est la mère (B. Mak. 24b). Une part de la justice est du ressort de la Transcendance : nous retrouvons là le principe de la transcendance de la justice, annoncé dans la michna citée au début de cette étude.

Mais les juges sont des hommes et la Tora n’est pas au ciel. La justice humaine est finalement une affaire d’opinion majoritaire parmi les magistrats appuyés sur leur code (et, de nos jours, parmi les jurys des cours d’assise). Fonder la conclusion sur l’avis du plus grand nombre c’est chercher un équilibre entre le faux et le vrai, c’est tenter de faire une moyenne entre l’erreur et la vérité : la raison de la majorité est peut-être la raison, mais ce n’est qu’une raison conclusive, pas une raison absolue : la justice humaine, décidément, est fragile. Mais au moins cette justice s’appuie-t-elle sur le droit et l’éthique ; si elle est majoritaire elle est égalitaire et contradictoire ; elle écoute la défense comme l’accusation. Elle ne relève ni du bon vouloir d’un prince, ni d’une justice populaire emportée et partiale, ni des proclamations d’un haut dignitaire ecclésiastique certain de connaitre la volonté divine.

La justice des juges doit donc exprimer à la fois la délégation de la justice divine et l’éthique générale. Nous voudrions donc, pour terminer, examiner, par quelques exemples, comment les versets éthiques que nous appelons les cinq versets magiques s’appliquent à la justice.

Les voici :

- La défense de la vie : quiconque détruit une seule vie, la Tora le lui impute comme s’il avait détruit un monde entier, et qui sauve une vie, la Tora lui accorde le même mérite que s’il avait sauvé tout l’univers. B.Sanh. 37a.

- La dignité de l’homme : faisons l’homme à Notre image et à Notre ressemblance, betzalemynou oudemouteynou, Gn 1 :26

- Les relations avec l’Autre - fraternité, secours, dignité : Aime ton prochain comme toi-même. Lév. 19 :18, et : Ne te tiens pas debout sur le sang de ton prochain. Lév. 19 :16, ce qui est le principe même de l’assistance à la personne en danger. Enfin : N’insulte pas le sourd et ne place pas d’obstacle sur le chemin de l’aveugle. Lév. 19 :14

- La défense de la vie. le tribunal qui condamne à mort une fois en sept ans est un tribunal sanguinaire ; R. Eléazar ben Azariah dit : une fois en soixante dix sept ans. (J. Mak. 1 : 8)

- Dignité et fraternité. En raison du verset : aime ton prochain comme toi-même (Lév. 19 :18), il faut choisir le mode d’exécution le plus doux (B. Pess. 75a ; B. Sanh 52a). On ne déshabillait pas le condamné, pour lui conserver jusqu’au bout sa dignité d’homme. Il pouvait bénéficier de soporifiques. Toutes sortes de dispositions étaient prises pour favoriser les mesures d’appel ou de suspension- et finalement, on l’a vu, on ne condamnait plus...

- Aime ton prochain comme toi-même/ Ne te tiens pas debout sur le sang

- Ne sois pas partial pour le pauvre dans son procès. Ex. 23 :1-3). La justice est la justice. L’état pitoyable du pauvre, sa souffrance ne l’absolvent pas de son délit. Au juge, au tribunal, à la communauté sociale de lui venir en aide après sa condamnation :le juge a prononcé son jugement, il a acquitté l’innocent et condamné le coupable et il s’est aperçu que c’est un pauvre homme qui doit payer ; il a alors remboursé ce dernier sur son argent personnel. C’est cela justice et charité (B. Sanh. 6b). Confondre souffrance et justice, compassion et absolution serait abandonner la justice : comment définirait-on un critère de pauvreté en deçà duquel le pauvre serait innocent, et au delà coupable ?

- Ne fais pas fléchir le droit, n’aie pas égard à la personne et n’accepte pas de présent corrupteur, car la corruption aveugle les yeux des sages et fausse la parole des justes (Dt. 16 :19). Une parole, un geste bienveillants peuvent être corrupteurs et doivent disqualifier le juge (B. Ket 105b).

- Ne fausse pas le droit de l’étranger, de la veuve ni celui de l¹orphelin, et ne saisis pas en gage le vêtement de la veuve (Dt. 24:17).

- Ne prévariquez pas dans l¹exercice de la justice ; ne montre ni ménagement au faible, ni faveur au puissant : juge ton semblable avec équité (Lév. 19:15).

- Justifier le coupable, condamner un juste, double abomination (Pr. 17:15).
- Pas d’obstacle sur le chemin de l’aveugle : pas de faux témoignage.

Ne rends pas contre ton prochain un témoignage mensonger (Ex 20 :16)

- C’est le témoin qui permet la bonne administration de la justice. Sur ce qu’il sait, sur ce qu’il a observé, sur ce qu’il se rappelle, sur ce qu’il dit se base une partie de la conviction des juges, parfois l’entier de leur conviction. Que le témoin se trompe, que le témoin invente ses souvenirs, que le témoin élabore de toutes pièces une scène délictueuse, et voici que les plateaux de la balance judiciaire se mettent à vaciller ; le mensonge prend l’apparence de la vérité ; la vérité, la vraie, se cache et toute l’institution de la justice se voit conduite au bord de l’écroulement.

- Tu ne colporteras pas de fausses rumeurs. Tu ne prêteras pas la main au méchant en témoignant injustement ; tu ne prendras pas le parti du plus grand nombre pour mal faire ; n’opine pas, sur un litige, dans le sens de la majorité pour faire fléchir le droit. N’accueille pas un rapport mensonger ne fais pas fléchir le droit de l’indigent (Ex. 23 :6). La justice reste la justice : sa situation de pauvre ne doit pas non plus rendre le justiciable vulnérable.

- Il faut se méfier des opinions majoritaires trop soudées et trop convergentes comme l’enseigne un midrach : si tu dis que tu as raison et qu’un autre dit que tu as tort, peut-être as-tu raison, peut-être as-tu tort. Si tu dis que tu as raison et que deux personnes te disent que tu as tort, peut-être as-tu raison, peut-être as-tu tort. Mais si tu dis que tu as raison, et que cent personnes te disent que tu as tort, alors tu as raison . Car cent personnes ne peuvent être du même avis sans que l’on ne les ait incitées à dire la même chose.

Les tribunaux

Nous l’avons dit : le témoin n’existe en tant que tel que par la vertu des tribunaux. Sans tribunaux, il n’y a pas d’état de droit. Seuls les tribunaux, qui appliquent à tous la Loi, la même Loi, empêchent le fait du Prince et la justice populaire. Le tribunal est l’une des institutions essentielles de la Tora ; elle a été inaugurée par Moïse à la suggestion de son beau-père Jéthro (Ex. 21 :18-22). En fait l’institution judiciaire est universelle, puisqu’elle est spécifiée dans les lois Noahides destinées à toute l’humanité (B. Sanh 56a). Les Sages recommandent de ne vivre que dans une ville disposant d’une maison d’étude, d’un tribunal et d’un bain rituel. De fait, dans l’Israël antique, chaque localité possédait un tribunal de trois juges, compétent pour les affaires civiles (J. Sanh. 1 :6). Dans les plus grandes villes un tribunal de vingt-trois juges était compétent pour l’ensemble des affaires pénales. En cas de difficulté ces tribunaux pouvaient s’adresser au Sanhédrin de soixante et onze membres, rassemblé d’emblée pour juger un faux prophète. L’organisation des tribunaux en plusieurs degrés était déjà suggérée par Jéthro : ils (les magistrats) jugeront le peuple en permanence, mais toute affaire grave ils te la soumettront. (Dt. 18 :22).

CONCLUSION La justice est aussi nécessaire à l¹équilibre de la création que la force de gravité ou l’évaporation de l’eau. Elle est le pilier du monde, le pilier de la Tora, le pilier du judaïsme, et elle est garante de la paix. Couplée à la miséricorde, la justice est un des attributs de D., et l’un des liens de D. avec sa créature. La justice est un des rouages de l’éthique, et l’éthique est l’un des rouages de la justice.

Bibliographie

Francis Weill, L’Ethique juive en Dix Paroles, Ed. MJR Genève, 2006



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  • Vent : 9 km/h
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Max 24°C
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  • Vent : 24 km/h
  • Risque de precip. : 70%
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Prévisions du 28 juin
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Max 21°C
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Averses
  • Vent : 19 km/h
  • Risque de precip. : 80%
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